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ISS : les illusions perdues ?

Par Nicolas TURCAT - Président de la National Space Society France

L’ISS fut un enjeu pour la recherche, elle est aujourd’hui menacée d’inefficacité.Alors que nous avions déjà évoqué le scénario proposé par la NASA en 16 missions, ce dernier est accepté par les agences comme une solution viable pour faire vivre 6 hommes en orbite d’ici 2010. Outre les chiffres calamiteux qui ont été évoqués tout au long du projet, c’est l’empressement à finir le meccano ainsi que la gêne que provoque désormais la station auprès des agences qui dominent ces dernières années. En effet, depuis les projets présidentiels de retour sur la Lune ou vers Mars, la NASA semble clairement dans l’optique « de passer à autre chose ». Finis, les tours de Terre, finies aussi, les orbites ennuyantes sans buts précis. Pourtant il ne faut pas oublier que l’ISS, dans le contexte des années 70s ou 80s, tout comme le STS, était une étape vers d’autres projets plus ambitieux. Freedom ou le Shuttle étaient alors conçus comme des vecteurs de politiques plus larges mais surtout homogènes les uns avec les autres. Les révisions de configuration furent fatales à la cohérence de ces deux projets. L’ISS sans microgravité à grande échelle et la navette comme simple transporteur sont alors voués à la négation même de leurs missions initiales. C’est par ailleurs dans ce sens que la NSS France soutient à 100% le maintien des activités ISS et même l’extension de son champ d’application. Nous pensons que sortir du puits gravitationnel terrestre pose un problème majeur si l’on veut lancer des missions ambitieuses vers Mars ou vers la Lune et par conséquent, il faut passer par une station-port. Se doter d’un ensemble spatial cohérent est fondamental si l’on veut étendre ses activités humaines au delà de l’orbite terrestre.

L’énième révision de la configuration a ainsi vu le jour au KSC le 2 mars dernier et a vu confirmer le lancement, au 8ème vol prévu, du module européen Colombus. C’est une bonne nouvelle pour l’Europe spatiale et scientifique. Mais c’est surtout un lâche soulagement Les justifications principales données lors de cette conférence de presse sur la mise en oeuvre de l’ISS ont été clairement dévoyées. Il ne semble plus question de faire une station pour faire de la Science, mais l’ISS est mis en avant comme symbole de « l’importance de la coopération internationale dans le domaine ». Outre l’angélisme qui règne autour de l’idée de « solidité du partenariat ISS », on ne peut que rester dubitatif quant on voit les réductions incessantes du projet depuis plus de 10 ans ! D’autant plus que l’on se souvient de la perplexité voir de l’animosité régnante entre ESA et NASA ces derniers mois à propos du hardware destiné à l’ISS. On ne peut pas justifier 100 milliards de dollars de station spatiale juste sur le motif que l’on apprenait à coopérer au niveau mondial ! Il paraît évident que cet argument désormais avancé à longueur de conférence de presse est hélas purement médiatique et surtout un palliatif à la réalité décevante du projet final. Aussi, dans la déclaration commune des chefs d’agences, ces derniers rendent hommage au travail exceptionnel accompli par les personnes impliquées dans le projet : comme si ce projet était déjà enterré. Des mauvaises langues pourraient répondre que l’ISS est perdu depuis l’ère Goldin où l’idée de « Core version » avait émergée et atteindre un certain paroxysme avec nos 16 vols actuels pour compléter la station. Notons aussi que nombre d’hardware risque de ne pas être lancé faute de lanceur et surtout que nombre de modules ou plateformes ne seront jamais mises en service. Nous pensons ici à la plateforme d’énergie russe pour alimenter leur module scientifique, sans compter les problèmes d’alimentation électrique inhérents à la réduction des ambitions de l’ISS. L’architecture globale de la station pâtit de ces modifications revues, une fois encore, à la baisse, ce qui se répercute directement sur la mise en œuvre effective et qualitative des programmes scientifiques que l’on peut mener à bord. Toujours est-il que nos ambitions européennes sont sauves et qu’ils ne restent plus qu’à assurer nos missions correctement.

Alors même que la justification traditionnelle de l’ISS était de faire de la Science en apesanteur, cet argument semble désormais fondre comme neige au soleil. Les années 90s avaient renié les avantages de mener une politique de recherche en microgravité, les années 2000 ont fini d’achever les politiques de recherche un tant soit peu ambitieuses qui auraient pu être menées à bord de l’ISS. Les laboratoires de recherches envoyés ont été considérablement revus à la baisse (on pense ici aux modules russes, japonais ou même européen - si on pense au MTFF comparé à Colombus) et leur efficience sera aléatoire sur le long terme. La politique scientifique à bord de la Station va être réduit au strict minimum, et cela risque d’être dommageable pour l’usage même de la station – Ce fait est remarquablement interprété par Keith Cowing dans une des questions des transcriptions de la conférence de presse découlant de la réunion où il met en valeur « l’annulation de missions de recherche sur l’ISS, qui avaient été prévues pendant des décennies et qui avaient été citées comme LA raison pour faire cette station » et finalement les ambitions budgétaires allouées au domaine de la Science spatiale qui se voit réduit au Capitol – Sans vouloir dresser un tableau trop sombre de l’avenir scientifique de l’ISS, il paraît incontestable que nous sommes très loin des ambitions affichées il y a encore 10 ans ! Or si la justification scientifique est désormais moins évidente, nous ne voyons pas quels arguments vont avancer les chefs d’agences – outre la coopération internationale – pour défendre la station spatiale … ? Au sein de la NSS France, c’est précisément pour cette raison que nous légitimions les dépenses liées à l’ISS à un programme plus large d’infrastructure spatiale sur le long terme et à un apprentissage quotidien de l’espace par de multiples acteurs – ce qui ne sera pas le cas dans la configuration actuelle. Ni la configuration terminée en 16 vols, ni l’omniprésence d’astronautes professionnels – excluant les scientifiques de formation universitaire (même si la tendance s’inverse au sein du corps des astronautes – cf. les spationautes français ou américains) ne permettront d’obtenir des résultats probants. Si l’innovation et la croissance sont liées de façon durable, les investissements nécessaires au développement de la R&D spatiale auraient pu trouver leurs places dans l’ISS. Peine perdue, ces investissements risquent aujourd’hui d’être parcellaires et surtout mal utilisés, voir gaspillés dans le simple fait qu’il faille bazarder, au plus vite, le meccano spatial.

L'ISS vu de STS 114 l'été dernier (NASA)

Pourtant il faut féliciter l’agence spatiale européenne pour avoir réussi à défendre les intérêts des états membres et surtout saluer l’opportunité qui nous est offerte pour développer une science spatiale (de microgravité) plus ambitieuse. Cependant, on ne peut que regretter la faiblesse de l’engagement et la pauvreté du discours servant à justifier la continuation de ce programme. L’exploration spatiale lointaine est devenue la priorité des deux côtés de l’Atlantique, mais il ne faut pas oublier que l’établissement d’une architecture spatiale cohérente et complète doit passer par une station-port qui servira d’interface. Nous voyons mal même à moyen terme comment se passer d’une station pour aller plus loin que la Lune ; sans compter la mise en valeur, presque marketing, à effectuer à court terme de cette station ! L’innovation et la R&D inhérente à la station étaient des justifications majeures, les choix faits aujourd’hui risquent de ne pas permettre d’obtenir les effets escomptés. Des solutions existent pour l’ISS et son allongement de durée de vie ainsi que son développement ultérieur devrait toujours être d’actualité, si l’on compte véritablement maintenir la présence de l’Homme dans l’espace. Toute la question est là.

Nicolas Turcat
Président de la NSS France

 

 
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